Wednesday, April 3, 2013

Exposé sur Djinn


The researching process was not that long and a lot of fun. Robbe-Grillet was very erudite and certainly aware of almost all the references critics found in his book. Which actually makes me and my friends feel really uneasy, as if he wrote the book for the sake of being commented upon (the less cynical view would be that he was just "playing"). Anyway, there's no original thought in the text so it's not a big deal to just copy and paste it below. The part I talk about humanism and free will/necessity could be expended and could use more citations from both Robbe-Grillet and Sophocles. But I don't have time for further revision nor do I really want to do it at this point. 

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Exposé oral : Djinn et la tragédie grecque de Sophocle, Œdipe-roi

Introduction

Nouveau roman par excellence, Djinn est un véritable trésor qui recouvre divers genres littéraires et qui joue avec différentes traditions romanesques en les détournant totalement. Parmi ces références fécondes, Œdipe-roi est peut-être celle qui est la plus ancienne. Pendant son exposé mardi dernier, Allison a déjà fait référence à Œdipe-roi comme de modèle du roman policier.

Aujourd’hui, j’aborde la question du lien entre Djinn et Œdipe-roi de façon plus générale. Comme vous avez sans doute lu Djinn plus d’une fois, je présenterai d’abord l’histoire d’Œdipe-roi pour vous rappeler les détails de la tragédie. Ensuite, nous examinerons ces deux textes de plus près autour des termes importants d’Œdipe-roi: le parricide, l’inceste, l’aveuglement et le destin inéluctable. Je voudrais montrer, à travers mon analyse, la nature de la recherche romanesque de Robbe-Grillet en réanimant et déformant les anciens mythes.  

I. Œdipe-roi de Sophocle

Représentée entre 430 et 420 avant Jésus Christ, la pièce Œdipe-roi est une tragédie grecque de Sophocle connue du monde entier. Le personnage principal, Œdipe, a accédé au trône de Thèbes après avoir résolu la fameuse énigme du Sphinx. Au début de la pièce, le peuple de Thèbes subit une terrible épidémie envoyée par Apollon. A travers cinq épisodes, Œdipe mène l’enquête pour trouver la cause de la peste qui le conduit à découvrir que le responsable n’est autre que lui-même : sans le savoir, il a tué son propre père, Laïos, et épousé sa propre mère, Jocaste.

En fait, Laïos et Jocaste avaient appris de l’oracle de Delphes que Laïos devait périr de la main d’un enfant né de Jocaste. Ils avaient donc abandonné cet enfant à sa naissance afin de le laisser mourir, mais ils ignoraient qu’il serait sauvé par Polybe et Mérope, le roi et la reine de Corinthe, qui l’ont nommé Œdipe. Toutefois, Œdipe, se croyant enfant de Polybe, avait appris plus tard du même oracle qu’il allait tuer son père et épouser sa mère. Il a donc quitté Corinthe pour éviter ce terrible destin et cet acte de fuite a déclenché son destin inéluctable…

Jocaste s’est suicidée à la fin de la pièce, tandis qu’Œdipe s’est crevé les yeux et s’est banni de Thèbes. Dans Œdipe à Colone, autre pièce de Sophocle qui raconte la fin de la vie d’Œdipe, il a trouvé asile à Colone, où il a été accueilli par le roi d’Athènes.[1]

II. Djinn et Œdipe-roi

Tandis qu’il n’y a que deux références directes à Œdipe-roi dans Djinn (celles de la page 96 et 145), les thèmes œdipiens sont tout à fait décelables à travers le livre. Je vas mener mon analyse en divisant ces thèmes en deux groupes et nous allons examiner le texte ensemble.

a. la famille, le parricide et l’inceste

L’existence d’une famille précède la possibilité d’un drame familial. Dans Œdipe-roi, la famille Laïos–Jocaste–Œdipe est la famille originale où se passe le parricide et l’inceste, tandis que la famille Polybe–Mérope–Œdipe est la famille adoptive et construite.

L’origine familiale de « Simon Lecœur » nous échappe dans Djinn. Selon le prologue, le premier narrateur précise que l’identité de l’auteur du récit dans les chapitres suivants est très problématique puisque « [personne] ne lui connaissait aucun parents, éloigné ou proche. » (Djinn, Prologue, p. 8)

Cependant, la famille de Marie et Jean évoque immédiatement la famille tragique comme celle d’Œdipe. Lisons le dialogue entre Simon Lecœur et Marie quand il la rencontre pour la première fois dans sa maison:

« Où est ta maman ?» 
— Elle est partie.
— Quand revient-elle ?
— Elle ne revient pas », dit la petite fille.
Je n’ose plus insister davantage. Je perçois là l’existence de quelque drame familial, douloureux et secret. Je dis, pour changer de sujet :
« Et ton papa ? »
— Il est mort.
— Combien de fois ? »
(Djinn, Chapitre 3, p. 36-37) 

Le père de famille est mort, « péri en mer » (Djinn, Chapitre 3, p. 38), comme le dit Marie avec insistance plusieurs fois. Voici le sublime jeu de mot[2] chez Robbe-Grillet qui relève ce « drame familial, douloureux et secret » : péri en mer (la mer comme vagin dévorateur) à péri en mère (l’inceste et le parricide) à père en mère (l’acte sexuel normé)

La déclaration de Marie dans le café[3] signale l’établissement d’une famille construite qui est aussi instable[4] que le texte qui la décrit lui-même. Et Simon Lecœur découvre, lors de sa deuxième rencontre avec Djinn dans la maison, qu’il sera père de Jean et « péri en mer » dans quelques années. Comme tout se passe dans un espace de « réalité immédiate » et que rien n’est la sorte de « réalité […] connue de tous », la question se pose : Est-ce que Djinn peut être la mère de Jean — pas au sens propre, mais du moins dans cette « réalité immédiate » — en qui Simon mourra ? (Djinn, Chapitre 7, p. 105 ; Prologue, p. 7)

De toute façon, Simon est amoureux de Djinn depuis le début du livre, et le Chapitre 7 se termine avec la « mort » (la petite mort[5], l’orgasme) de Simon se fondant dans le corps de Djinn… (Djinn, Chapitre 7, p. 120)

b. l’aveuglement, la cécité et le destin inéluctable

Il y a tout un jeu sur la dialectique de l’aveuglement et la cécité dans Œdipe-roi.  Au début de la tragédie, Œdipe interroge Tirésias, devin aveugle de Thèbes, pour savoir qui est le meurtrier de Laïos. Cependant, Œdipe n’est d’abord pas aveugle, mais il refuse d’accepter qu’il soit le responsable de la mort de Laïos tellement son obstination l’aveugle[6]. Le contraste entre la cécité physique de Tirésias et l’aveuglement métaphorique d’Œdipe est central dans le premier épisode d’Œdipe-roi
  • ŒDIPE. — O Tirésias, toi qui sais tout, les vérités révélables et les vérités interdites, les choses du ciel et les choses de la terre, tes yeux sont aveugles, mais tu sais de quel fléau ce pays est la proie. (Œdipe-roi, Premier épisode, p. 112)
  • TIRÉSIAS. — […] Puisque tu m’as fait honte d’être aveugle, je te dirai ceci : toi qui as tes yeux, tu ne vois ni dans quel abîme tu es tombé, ni où tu habites, ni de qui tu partages la vie. […] Alors, toi qui as si bonne vue, tu seras dans la nuit. (Œdipe-roi, Premier épisode, p. 115)
Robbe-Grillet lui aussi joue avec le concept d’aveuglement dans Djinn en utilisant toute un chaîne de signifiants liés à l’aveuglement ou la perte de vision : l’obscurité dans le hangar, les lunettes noires que portent Djinn et plus tard Simon Lecœur, ainsi que la nuit qui tombe souvent à travers le livre…

Une dialectique de l’aveuglement existe aussi dans Djinn. Après son premier rendez-vous avec Djinn, Simon Lecœur, croyant obéir à l’ordre de Djinn, est transformé en aveugle par Marie et Jean. Plus tard, avant sa deuxième rencontre avec Djinn, il se rend aveugle volontairement, tout comme Œdipe à la fin de la pièce.

Simon Lecœur a toutefois un motif très différent de celui d’Œdipe. L’aveuglement d’Œdipe est une manifestation corporelle de sa douleur, de son destin inéluctable. Il ne veut plus voir le monde qui le déteste. L’homme se torture et se rend aveugle face à l’oracle dd Dieu, celui que l’on appelle la destin. C’est le moment le plus triste de toute la pièce. C’est le moment de la tragédie. Lisons un extrait…
  • LE MESSAGER DU PALAIS. — […] C’était affreux à voir, mais ce qui suivit nous terrifia. Œdipe arrache les épingles (pins) dorées qui ornaient le vêtement de la morte, il les porte à ses paupières (eyelids), il en frappe les globes de ses yeux. Et il crie que ses yeux ne verront plus sa misère et ne verront plus son crime et que la nuit leur dérobera ceux qu'ils n'auraient jamais dû voir, et qu'ils ne reconnaîtront plus ceux qu'il ne veut plus reconnaître. Tout en exhalant ces plaintes, il soulevait ses paupières et frappait, frappait sans relâche… (Œdipe-roi, Dernier épisode, p. 137)
Cependant, l’aveuglement signifie quelque chose de très différent dans Djinn, au moins pour son personnage principal, Simon Lecœur. Il est content d’obéir à l’ordre de Djinn depuis le début. Par rapport à sa soumission à Djinn, Simon constate : « Je n’ai nullement souffert de tout cela ; je me suis, au contraire, senti heureux et léger. » (Djinn, Chapitre 4, p. 60)

Et pourquoi cette différence ?

Parce qu’il aime Djinn. Parce que « L’amour, […] ça fait faire de grandes choses. » (ibid.) Parce qu’en outre, « L’intérêt qu’[il] porte à Djinn ne [peut] pas en être la seule cause. Il y [a] aussi, certainement, la curiosité. » (Djinn, Chapitre 5, p. 65) Parce qu’il dit plus tard qu’il le fait sans savoir tout à fait pourquoi — « simplement par jeu, peut-être » — et « Il en [éprouve] une sorte de repos » en prétendant être aveugle. (Djinn, Chapitre 6, p. 95)

Conclusion

En effet, la question de l’aveuglement est étroitement liée à celle du libre arbitre. Et l’attitude de Robbe-Grillet envers le libre arbitre de l’homme se manifeste dans sa réutilisation et sa déformation de la célèbre tragédie grecque Œdipe-roi. En opposant le monde, la loi du Dieu, à l’homme qui ne peut rien y changer, la tragédie grecque montre l’impossibilité pour l’homme d’avoir le libre arbitre. Mais d’après Robbe-Grillet, ce point de vue n’est qu’un piège de l’humanisme et il n’y a aucune nécessité, aucun destin, que l’homme doit subir.

Comme le dit Jean, bien sûr qu’« être aveugle, c’est triste » (Djinn, Chapitre 4, p. 62), mais cela ne doit pas l’être, puisque l’amour ne l’est pas. L’amour, la curiosité (ou le tempérament aventureux), ainsi que la tendance à jouer, tels sont trois exemples que donne Robbe-Grillet pour dépasser l’élément tragique dans l’aveuglement, voire la condition fondamentale de l’être humain[7] : pour une raison ou pour une autre, on souffre volontairement, en exerçant notre libre arbitre. Le destin inéluctable dans la tragédie grecque n’est qu’un faux dilemme.

Somme toute, qu’il s’agisse de déformations thématiques, ou de détournements philosophiques, l’opération littéraire qu’exerce Robbe-Grillet dans Djinn est un coup de génie. Comme l’explique Robbe-Grillet dans son essai « Nouveau Roman, homme nouveau », la révolution constante du genre romanesque se déroule non pas en « [faisant] table rase du passé », mais en retenant, détournant et dialoguant avec les traces et les éléments des anciens maîtres. (Pour un nouveau roman, 114)

Bibliographie

« Œdipe roi ». http://fr.wikipedia.org/wiki/%C5%92dipe_roi. [21 mars 2013]

« Œdipe à Colone ». http://fr.wikipedia.org/wiki/%C5%92dipe_a_Colone. [21 mars 2013]

Robbe-Grillet, Alain, Djinn, un trou rouge entre les pavés disjoints, Minuit, Paris, 1985.

–––, « Nature, humanisme, tragédie », « Nouveau Roman, homme nouveau », Pour un nouveau Roman, Minuit, Paris, 1963.

Sophocle, « Œdipe-roi », Sophocle théâtre complet, Garnier-Flammarion, Paris, traduction, préface et notes par Robert Pignarre, 1964, pp. 105-43.

Alvarado-palacios, Soledad, « Sacrifice, femme et violence chez Robbe-Grillet : la problématique du sujet », La Chouette, 2002. http://www.bbk.ac.uk/lachouette/chou33/33Alvara.pdf. [25 mars 2013]


[1] D’où la deuxième référence directe d’Œdipe dans Djinn : « Le disparu prétendait en effet souffrir de brusques baisses de sa vision (diminution de la luminosité des images rétiniennes), de plus en plus fréquentes et pouvant aller jusqu’à la cécité totale, durant parfois de longues minutes. Morgan, féru de psychanalyse, avait tout de suite pensé à un banal complexe d’Œdipe. […] Le malade s’était contenté de lui répondre, en riant, qu’il n’avait rien à faire à Cologne. » (Djinn, Epilogue, p. 145) En outre, lLe fait que Simon se fasse entraîné par Jean aussi une référence à Œdipe guidé par sa filles Antigone.
[2] J’ai reçu l’indice par Marie-Christine.
[3] « Maintenant, c’est toi qui es notre papa. » (Djinn, Chapitre 3, p. 40)
[4] « Et encore, on n’est pas sûrs de s’être retrouvés. Ce n’est peut-être pas nous, ni toi non plus… » (Djinn, Chapitre 3, p. 50)
[5] L’indice de Marie-Christine.
[6] D’où la première référence directe d’Œdipe dans Djinn: « Son obstination idiote le surprenait lui-même : « Je dois avoir un sacré complexe d’Œdipe », se dit-il en souriant, tandis que le gamin l’entraînait en avant, les automobiles ayant enfin laissé le passage aux piétons. » (Djinn, Chapitre 6, p. 96)
[7] « Nature, humanisme, tragédie », Alain Robbe-Grillet, 1958.

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