Il n’y avait que dans ses compositions qu’on découvrait la complexité et la délicatesse du monde qui était caché sous ce visage et derrière les gestes rares et rigides. -Tous les Matins du Monde
Dans le roman « Tous les Matins du Monde », le personnage de Monsieur de Sainte Colombe est vraiment complexe. Un homme taciturne, il peut imiter toutes les inflexions de la voix humaine avec sa viole. Son élève est nommé Ordinaire de la Chambre du roi, mais Sainte Colombe ne fait jamais partie de la cour malgré son talent. On se perd dans ses actes incompréhensibles et on se demande pourquoi il choisit une vie retirée du monde entier.
L’auteur William Somerset Maugham nous montre quelques perspectives. Les personnages principaux des romans de Maugham sont toujours des hommes qui ne sont pas bien reçus dans la société : soit un artiste-misanthrope qui s’enferme à l’île de Tahiti pour se consacrer à sa création artistique, soit un jeune homme qui fuit la gloire d’Amérique du Nord pour contempler l’existence de Dieu. Mais Maugham a toujours une inclination pour les génies excentriques. Il sait que suivre la foule et se moquer de ceux qui ne se soumettent pas à la règle sont deux des faiblesses de l’être humain les plus graves.
Apparemment, Monsieur de Sainte Colombe appartient à ce groupe de curieux reclus, et la foule qui le fait souffrir, c’est la cour de Louis XIV. Le Roi-Soleil a le pouvoir absolu. Tous les courtisans sont à son service, et tous ceux qui lui font plaisir deviennent riches et gagnent des titres de noblesse. C’est la règle que la cour suit et ils en sont contents. Mais ça ne dérange pas Sainte Colombe. Tandis que les courtisans détestent pourrir dans une ruine éloignée du roi, Sainte Colombe aime mieux sa demeure silencieuse. Il refuse l’offre de Caignet lors de sa première visite, en disant qu’il préfère jouer pour les saules sur la rive plutôt que pour le roi. Mais les hommes mondains ne le comprennent pas.
La foule ne saisit pas que le mode de vie des génies leur offre ce que le plaisir mondain ne peut pas offrir. Dans « The Moon and Sixpense », Charles Strickland abandonne son travail et sa famille pour vivre comme peintre. Pour un autre homme, cette décision serait complètement folle, de laisser tout pour ne rien (ou presque rien) poursuivre dans l’art. Mais Strickland exprime finalement la force primitive et sauvage cachée en lui, qui lui donne un désir extraordinaire et une vision rare à créer.
Sainte Colombe cherche la compagnie de sa femme dans sa musique. L’enfermement dans la cabane lui offre l’apaisement des chagrins de la mort de son épouse, et la viole lui donne un moyen d’exprimer son amour : il l’aimait et il l’aime encore. La parole ne peut jamais dire ce dont il veut parler, mais Sainte Colombe sait comment jouer de la viole. Il joue. Il s’exerce toujours. Émue par la musique, sa femme apparaît pour l’écouter. Elle ne peut pas lui tendre la main, elle ne peut pas lui donner d’étreinte, mais même son apparition lui suffit. Sainte Colombe fait peindre la table près de laquelle sa femme est apparue. La toile lui rappelle le jour de l’apparition, aux souvenirs du bon vieux temps, et tout ça le rend content.
Donc ce n’est ni le visage ni la parole qui révèle les émotions de Sainte Colombe. Maugham voit un entrain immense dans la dernière peinture de Strickland ; de même, on voit l’amour de Sainte Colombe dans sa musique. Maugham décrit la vie de Charles Strickland avec les yeux d’un auteur pénétrant ; une fois que l’on s’approche de Sainte Colombe d’une façon plus subtile, il devient aussi plus humain.
Sainte Colombe éprouve un dégoût pour le monde, mais à part sa femme, il aime ses deux filles énormément. En apparence, il est très sévère avec elles et son visage demeure toujours inexpressif quoi qu’il sente. Il les punit et les enferme dans la cave. Mais il les aime. Il joue aux cartes avec elles. Il chante pour elles quand elles ont peur et ne peuvent pas dormir la nuit. Quand Toinette se met en colère pour ne pas avoir une belle viole comme sa sœur, Sainte Colombe va chez le luthier sans dire un mot. Il revient avec une petite viole chouette pour Toinette et la cadette pleure de joie. Quand Madeleine est malade, il en souffre mais il n’en parle pas. Il refuse tout en colère quand elle lui demande de jouer la Rêveuse que Marais a composée pour elle. Et pourtant il demande à Toinette tout de suite de chercher Marais pour l’avertir.
Enfin il n’est pas impossible de comprendre et de communiquer avec un excentrique comme on le croit. Les œuvres de Strickland sont appréciées après sa mort, et sa vision sur la peinture devient très à la mode –les gens s’en rendent compte beaucoup plus tard. Et à la fin du livre de Pascal Quignard, Marin Marais arrive à comprendre la signification de la musique. Il est accepté de nouveau par Sainte Colombe comme élève, qui partage avec lui toutes les pièces qu’il a composées.
La concept de l’individualisme est une création moderne. Mais Monsieur de Sainte Colombe mène une vie d’indépendance à l’époque de Louis XIV, encore plus tôt que les personnages principaux de Maugham. Je respecte son choix et je pense que c’est bien admirable.
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